Déferlante de patasciences à l’université

“Ces diplômes universitaires adossés à la pseudoscience”

…titre l’Express cette semaine, plus gentiment que moi, à propos de la vague de formations ésotériques mises en place dans les universités… en premier lieu parce qu’elles sont très rentables. C’est peut-être ça le plus inquiétant. La science officielle ne passionne plus, n’ouvre guère d’horizon professionnel —les surdiplômés se disputent les rares postes dans la recherche privée et publique; les laissés pour compte survivent en travaillant au McDo. Pourquoi ne pas s’intéresser aux disciplines alternatives, aller vers des voies plus mystérieuses, susceptibles d’enthousiasmer les réseaux… et la clientèle ?

Les journalistes ont recensé pas moins de 120 formations et congrès litigieux, du “diplôme d’éducation somatique” à la “danse cosmique”, en passant par aromathérapie, psychogénéalogisme, magnétisme. Mais sont citées également l’hypnose, l’ostéopathie, la médecine chinoise traditionnelle, la thérapie par le cheval. Le sac est largement ouvert.

Chaud partisan de la connaissance fondée sur les preuves, je pousse habituellement des grognements de contentement en lisant des bastonnades contre la superstition telles que celle-ci. J’applaudis à chaque banderille plantée dans l’échine de la monstrueuse pseudoscience —que j’appelle jovialement “patascience”, dérivant les patamédecins, pataphysiciens, patate-en-tout-genre. Mais là… les journalistes ratissent trop large. Leur article se décrédibilise en plaçant l’ensemble de ces hérésies sur le même bûcher.

Faisons un peu de tri, au risque sinon de s’enlaidir dans la posture du Haut Inquisiteur de la Science Officielle et perdre l’oreille de nos ouailles, sauf les plus radicalisées. Plusieurs remarques sont essentielles avant de rendre un verdict :

1) Les carences de l’Evidence-Based Medecine (EBM)

Si la méthode scientifique est correctement définie pour les sciences de la matière depuis Karl Popper, son application aux sciences de la vie rencontre des limites. L’EBM, médecine fondée sur les preuves, fonctionne pour les affections biologiques mais pas les fonctionnelles. Elle utilise la catégorisation et le double aveugle. Catégorisation : il est postulé que nous ne faisons pas de maladies “personnelles” mais catégorielles, avec une cause physiopathologique commune pour chaque catégorie. Double aveugle : il faut donc éliminer la “personnalisation” de la maladie et sa prise en charge. Les petits écarts de présentation sont abolis, de même que les idées des malades à propos du traitement : ils ne doivent pas savoir s’ils reçoivent le vrai ou le faux. La méthode EBM rend surtout service au médecin, consolidant ses tableaux et ses arbres décisionnels, beaucoup moins au patient, qui espère une médecine personnalisée.

Autre limitation majeure de la méthode EBM : elle n’analyse que très peu de critères à la fois. La puissance statistique de l’étude s’effondre dès qu’on les additionne, à moins de recruter des centaines de milliers de personnes. Infaisable. Encore une fois, le petit nombre de critères permet de délimiter des grandes catégories, pas des cas individuels.

Or c’est très gênant quand la maladie est multi-critérielle et très personnelle, comme les neurologiques et locomotrices. La perception, la proprioceptivité (la manière de se servir de son corps) sont hautement variables d’un individu à l’autre, d’une femme à un homme, d’un gros à un maigre, des jambes en X aux jambes en parenthèses, etc, etc.

L’EBM n’est pas adaptée aux affections musculo-squelettiques, à la douleur ni aux troubles de la perception. Car il lui faut s’affranchir de l’interprétation psychique des désordres par la personne qui les vit. Mais c’est un tout, impossible à découdre. Le succès des traitements physiques et rééducatifs repose sur des couples patient/thérapeute harmonieux. Leur évaluation nécessite donc des méthodes opérateur-dépendantes au lieu d’opérateur-indépendantes comme dans l’EBM.

2) Théories fantaisistes mais techniques efficaces

Il est fréquent, chez un pratiquant des médecines alternatives, de voir associées une excellente technique et un discours fantaisiste. Les bons “rebouteux” ont été de tout temps de remarquables mécaniciens du squelette et médiocres ingénieurs de la physiologie, par défaut des connaissances et des moyens de la médecine officielle.

Vous sortez de chez l’ostéopathe les oreilles bourdonnantes de conseils d’éviction alimentaire, d’un passé familial incrusté dans votre squelette et vous faisant courber l’échine… mais vos douleurs ont souvent diminué voire disparu en quelques jours. J’ai vu beaucoup d’ostéopathes travailler, les mains effectuant la tâche comme si elles étaient autonomes, et leur conscience commentant l’opération comme une spectatrice, voire d’être située sur une autre planète.

J’ai eu souvent l’impression que la conscience se mettait en vacances, en racontant ses sornettes, pour ne pas gêner le sérieux du travail des mains. Pratiquant certaines techniques moi-même, je suis meilleur quand je ne porte pas trop attention à ce que je fais. Ce qui n’empêche pas ensuite de réfléchir à ce qui s’est passé. Le travail du technicien et de l’ingénieur ne sont pas les mêmes. Il faut les mettre en parallèle et non les mélanger. Le mécanicien sans connaissances neuro-anatomiques restera un rebouteux mystique et l’ingénieur sans pratique manuelle restera un médecin impuissant face aux troubles ostéo-articulaires.

3) L’effet placebo n’est pas illusoire

La réalité thérapeutique de l’effet placebo est attestée par la médecine contemporaine. J’ai dédié un article au sujet:
Le secret de l’efficacité des guérisseurs et des patasciences

Mais attention ! C’est un effet à médiation psychologique et non biologique. Il est donc nécessaire de « l’encapsuler » dans un conteneur de haute signification psychique. Est-ce une surprise que les patasciences utilisent les mysticismes, les effets de manches et les gris-gris ? Il s’agit de vecteurs thérapeutiques pour un soin que le patient s’administre en réalité tout seul. Serait-ce la médecine idéale dans ce cas, échappant aux industriels, au pouvoir de l’argent et dépourvue d’effets indésirables ? Seulement si l’on respecte ses indications limitées : les déboires que le cerveau est capable de résoudre seul, qui sont des symptômes à forte connotation psychique, douleur, anxiété, insomnie, etc. Nous ne réparerons pas un cartilage ni n’éliminerons une tumeur par ce moyen-là.

4) Le charlatan et le grigou

“Charlatan” n’a pas toujours été un terme péjoratif. Au 18è siècle en Suisse, les thérapeutes se réclamaient soit de la médecine soit de la charlatanerie (les pratiques ancestrales) et coopéraient. Les effectifs se complétaient. Probablement la pénurie actuelle de médecins en France n’est-elle pas étrangère au succès des patasciences.

Le charlatan croit sincèrement à l’efficacité de ses pratiques. La majorité des adeptes de patascience répondent à ce modèle. Il ne faut pas le confondre avec le spéculateur avide, le vrai grigou, qui n’est jamais bien loin il est vrai. De même que le gourou dépense sans remords les dons de ses adeptes, le charlatan refuse rarement les offrandes de sa clientèle. Jusqu’au directeur d’université, qui ne crache pas sur le supplément de finances apporté par les formations en patascience.

Difficile de savoir si les participants auront un retour sur investissement. Mais quand les filières classiques ne promettent plus d’avenir meilleur… C’est bien toute une société qui dysfonctionne et pas seulement des universités. Ce qui nous amène à la question cardinale : Qu’y a-t-il derrière la poussée des patasciences ? Pourquoi avons-nous besoin de ces nouveaux vecteurs d’interaction ?

Du foin pour du soin

La réponse m’apparaît comme une évidence : il s’agit d’une réaction contre l’hyperindividualisme contemporain. « Soyez autonome! », « Débrouillez-vous pour mener la vie qui vous chante, sans l’aide de personne! » Voilà les injonctions omniprésentes. Notre sentiment d’appartenance, aussi fondamental que l’individuel, n’a plus d’issue. Il est incapable de sortir et s’exercer sans contrevenir à l’injonction hyperindividualiste. Il fait donc demi-tour et s’exerce sur soi. C’est la raison du gigantesque essor de la victimisation ambiante. Le seul dont il reste à prendre soin est soi-même, et donc il faut se présenter dans ce besoin, en tant que victime, mais une victime capable de s’occuper d’elle-même. Magnifique univers clos que cette vie personnelle à la fois tragique et entièrement autonome !

Magnifique ? Ou désolant. Le désenchantement finit par suinter de ces forteresses égotistes. Elles ne font guère illusion auprès de la nouvelle génération, qui cherche sa place en société. Ces jeunes vont s’intéresser naturellement aux formes innovantes du soin, non pas parce qu’ils sont fâchés avec la science, mais parce que celle-ci n’offre pas assez de perspectives, qu’elle avoue trop double-aveuglément son impuissance.

Le double-aveugle interdit de s’intéresser à l’effet placebo, déclaré factice. C’est pourtant tout un univers de pouvoir qui se cache derrière cet aveuglement. Les promoteurs des patasciences l’ont bien compris. L’argent n’est jamais qu’une mesure de pouvoir. La science devrait s’intéresser de plus près à ses pataformes, car elle se trouve toujours mélangée dans la sauce par les patacuistots.

Le job de la science est de comparer les recettes. Mais pour être efficace en matière de soin, elle a besoin de méthodes d’analyse descendant à l’échelon individuel. Elle en est loin. Quand un médecin applique sa science au patient et qu’il le fait bien, il la quitte… pour entrer dans son expérience.

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